dimanche 14 mars 2021

Dominique Aubier et Don Quichotte, par Josane Duranteau (Combat)

Dominique Aubier enseigne la lecture de Don Quichotte

Par Josane Duranteau, article paru dans Combat, le 6 février 1966



Dominique Aubier vient de publier un livre tout à fait exceptionnel, par l'originalité de sa thèse, par le renouvellement qu'il apporte à une œuvre universelle, Don Quichotte prophète d'Israël.

Après quinze ans de recherches, l'auteure aborde pour la première fois directement le thème central de ses travaux. Le présent ouvrage, qui ne manquera pas de soulever des controverses en bousculant des habitudes, sera suivi de plusieurs autres sur l'œuvre de Cervantès, déchiffrée, éclairée, commentée, dans un esprit entièrement nouveau.


De l'aventure à la prophétie

N'en doutons pas. Dominique Aubier a son idée sur Don Quichotte. Cette idée est depuis longtemps certitude, mais Dominique Aubier n'a rien voulu en livrer avant de s'être entourée de garanties irrécusables. Je l'ai vue moi-même, interrogeant avec humilité ceux qui pouvaient lui répondre. Maintenant, elle se sent, je crois, forte aussi de leur certitude à eux. Sans conteste, elle sait poser les bonnes questions.

Mais comment va-t-elle, dans ce premier livre qui aborde directement le thème fondamental de sa rencontre, s'adresser à nous, qui ne savons ni ne croyons rien de bien profond sur le célèbre adversaire des moulins à vent ? Certes, en publiant naguère Deux Secrets pour Une Espagne, l'auteure aura révélé à tout un public la présence en profondeur du judaïsme dans la culture espagnole. Présence d'autant plus intime qu'elle a dû, depuis l'Inquisition, se cacher, se faire oublier, qu'elle s'est fondue, mêlée à la réalité espagnole, colorant toute sa sensibilité.

Tout cela était nouveau pour beaucoup d'entre nous. 

Don Quichotte, au contraire, semble être à tout le monde. Qui ne l'a pas lu, au moins en partie ? Dominique Aubier, enfermée dans le cercle de sa certitude, ne sera-t-elle pas en peine de nous toucher, nous qui sommes au-dehors ? Elle répondrait peut-être qu'en terme de tauromachie, le centre de l'arène est « de dehors », justement, et qu'elle y est comme nous sommes à « l'intérieur ». Elle n'est aucunement enfermée : au contraire, elle va nous faire sortir de l'ignorance, en feignant d'y entrer.

 


Invitation à l'étonnement

En feignant d'y entrer ? Disons plus tôt en y retournant pour nous. Car après tout, l'idée qu'elle se fait de Don Quichotte n'est pas innée. Il a fallu commencer par l'étonnement. C'est donc à l'étonnement que Dominique Aubier nous convie.

Prenant par la main son lecteur qu'elle suppose bien être aussi lecteur de Don Quichotte, elle se pose tout haut des questions naïves qui devraient venir à l'esprit de n'importe qui. Personne ne semble plus naïf que Dominique Aubier quand elle s'interroge sur les moulins à vent. En quelques page, elle donne là une leçon de lecture qui tourne à notre confusion à tous. Car nous avions admis bien passivement l'obscurité de l'illustre affrontement. Pourquoi les moulins ? Dominique Aubier le rappelle avec une douce ironie : pour le sens commun, « faire le Quichotte », c'est bien combattre les moulins à vent. Mais aussi « combattre les moulins à vent », qu'est-ce ? C'est justement « faire le Quichotte ».

Dominique Aubier retient ici, tout le temps qu'il faut, le lecteur pressé d'aller vers d'autres aventures. Avec ingénuité, elle ne le laisse pas se distraire de la question. Que sont donc ces moulins ? Des symboles, disons-nous. Ah oui ? demande-t-elle. Et de quoi donc ? Quelle est cette réalité lointaine dont le signe le plus favorable est en forme de moulin à vent ?

Ces moulins sont des géants, pour Don Quichotte. Arrêtons-nous. Pensons aux géants. La tactique de Dominique Aubier est celle-ci : par son ignorance feinte — qui ressemble fort à la nôtre, véritable —,  elle se sent poussée à la recherche. Ses naïvetés, franchement et fraîchement déclarées, se trouvent, à tout prendre, les nôtres aussi. Quand elle nous a menés à ce point d'incertitude aiguë, à cet extrême inconfort dont nous aurions bien dû, sans elle, au moins trouver la route, elle nous aide enfin un peu. Certes, elle avait son idée sur Don Quichotte, et elle faisait bien de ne pas la découvrir tout de suite.


Technique de lecture

 Il s'agit en somme d'apprendre à lire un livre qui n'a pas été écrit tout à fait pour nous.

« Nous l'avons déjà laissé entendre, c'est toute la psychologie espagnole des campagnes, la plus raffinée qui soit, que le lecteur doit apporter à l'endroit des formes de raffinements sur lesquelles Cervantès a compté en première lecture. Il a écrit pour des esprits évolués comme il savait  que l'était la plus grande part du peuple espagnol.

Cette exquise intelligence de la parole dans ce qu'elle a de concret s'est perdue dans les villes où le bruit, l'accumulation des personnes, la rapidité des mouvements à opérer dans la gestion de la vie ordinaire, la hâte exigée par les besoins quotidiens interdisent que l'esprit aille son train-train, qui est lent, et passe à son crible, qui est fin, les mille et uns détails que sont les choses dans leur corps qui est le mot. Mais dans les villages où la civilisation n'a pas encore passé avec ses avantages et ses inconvénients, le talent d'écouter et de comprendre n'a pas encore déserté les esprits et nous savons d'expérience qu'un « tonto de pueblo » — idiot du village — a souvent plus de perspicacité, pour le langage, qu'un expert de cité. Cervantès a écrit pour les Sancho de tous les villages, pour les esprits mûris de ce savoir plein de subtilité qui est à la base d'écoute, d'obéissance, de méditation concrète des mots selon les us et coutumes. »

Cette technique de lecture, « méditation concrète » familière à tous les « Sancho » rejoint la méthode par laquelle un lecteur hébraïsant, rompu à l'usage de l'herméneutique, reçoit un texte qui met en jeun toutes les ressources de l'esprit : « Il reconnaît l'emploi des techniques bibliques dans n'importe quelle page lue attentivement, jeu de mots, allusions, métaphores appuyées sur des symboles canoniques, citations à fleur de texte, vocabulaire spécieux d'origine théologique, passages séparés que le sens voudrait réunis, noms phonétiquement audibles en hébreu, répétitions significatives, terminologie arrêtée dans son sens allégorique, mot mis pour un autre, selon une décision unique et fixe… »

C'est ainsi, et à ce niveau, Dominique Aubier nous l'enseigne, que Don Quichotte mérite d'être lu.

Cela n'entraîne pas que nous puissions tous y parvenir avec un égal bonheur dans les vingt-quatre heures qui viennent : « Mais les degrés doivent être gravis. On ne peut y obliger personne. On ne peut pas même inviter quelqu'un à les monter. Il faut en être capable… »


Le manuscrit retrouvé

Qu'a donc de si mystérieux cet immense roman d'aventures dont nous avions admis jusqu'à présent toutes les obscurités ? Ceci, simplement : il se réfère à un autre ouvrage, dont la connaissance est nécessaire à l'intelligence de l'œuvre et dont l'intelligence n'est pas simple. Cet autre ouvrage, c'est le manuscrit dont il est fait état explicitement dans le texte : ce manuscrit dont l'auteur a besoin pour continuer son récit quand il laisse le Biscayen en plein combat, le bras levé, et plante le lecteur et personnages, ignorant lui-même la suite de l'action.

Cervantès, heureusement, retrouve son texte. Et Dominique Aubier, pour sa part, en relève le titre, et le pourquoi du titre. Ce manuscrit, c'est le Zohar, « Livre de la Splendeur », mais splendeur cachée entre toutes, au temps de Cervantès.

Partant de cette découverte, Cervantès anima de nouveau le bras du Biscayen. Et Dominique Aubier — à la lumière non seulement du Zohar mais aussi des circonstances historiques où Cervantès kabbaliste écrivait — éclaire et résout toutes les difficultés jusqu'à ce jour encore indéchiffrées de Don Quichotte.

« La distension qui sépare le Talmud de la Bible, le Talmud du Zohar est du même ordre que celle qui apparaît entre le Zohar et Don Quichotte… »

 


Don Quichotte, prophète…

Accepte de passer pour héros de roman tout le temps qu'il faudra, et il s'écrie : « Heureux âge et siècle heureux celui auquel  sortiront en lumière mes fameux exploits, dignes d'être gravés en bronze, sculptés en marbre et peints sur des tableaux pour servir de mémoire au temps futur, O toi, sage enchanteur qui que tu sois, à qui il écherra d'être chroniqueur de cette rare histoire… » Et encore : « Qui peut douter qu'au temps à venir, lorsqu'on mettra en lumière la vraie histoire de mes faits renommés… » Et Don Quichotte annonce une « Tête », elle-même prophétique, capable de dire sa « vraie » histoire, et de la continuer.

Et de la continuer ?

Après la Bible, et la Talmud, et le Zohar, et Don Quichotte, où est-elle, cette Tête fort lucide ? Sa tâche, selon Cervantès n'est pas très difficile : « or donc, comme il n'est pas difficile d'ajouter à ce qui a été commencé… »

Mais il est clair que nous n'avons pas su lire « ce qui était commencé ». Il faudrait donc rechercher la Tête prophétique du côté de la bonne lecture et du premier déchiffrement. Serait-elle, en ce cas, assez près de se montrer ? 


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Portrait de Dominique Aubier

Par Josane Duranteau, paru dans Combat le 6 février 1966

Josane Duranteau a rendu visite à Dominique Aubier, en Andalousie.


Sur la montagne désertique, Dominique Aubier en sari enjambe les pierrailles, avec le vent contre elle, et dessine dans l'air, d'un geste large, l'arc du porche comme elle le voit déjà. La maison à construire sera en ce lieu, étagée, avec ses terrasses, son patio, trois escaliers : Paco, le maçon, n'aura pas son pareil pour inventer avec elle une murette épaisse, rempart et banquette à la fois.

Passent quelques semaines, et le désert devient chantier : ma maison se montre. Son étrange architecte en chignon parfumé invective, le verbe haut, son équipe. Se fâche pour un carrelage vert dont elle ne veut pas. Mais garde tendrement l'arche unique, un peu manquée, un peu gauche et si gracieuse dans sa dissymétrie campagnarde.

« Madame Domini », comme on l'appelle à Carboneras, construit des maisons.

 

La maison de Dominique Aubier à Carboneras, Andalousie


Le paysage qu'elle préfère est un cirque lunaire, autour d'une vallée fertile. Fertile ? Depuis que Dominique Aubier y a trouvé de l'eau.

C'est le puits de Jacob, l'eau de la vérité, la réponse de Dieu, l'encouragement nécessaire à qui prend la lecture de Cervantès dans le bon sens. Un miracle ? Evidemment non. Le contraire d'un miracle. Cette eau tant espérée qui donne la vie à la vallée n'est pas un défi à l'ordre profond de la loi. L'eau devait sortir là puisqu'elle faisait besoin de façon si prenante pour le village de Carboneras, et pour l'œuvre juste entreprise avec tant de loyauté. Dominique Aubier le dit avec une certitude convaincante.

La certitude est sa spécialité, puisqu'elle est spécialiste du Quichotte. Le nom même de l'Hidalgo n'est-il pas le mot même de la certitude — qéchot en hébreu ?

Dominique Aubier cueille à pleins paniers des légumes jamais vus en Andalousie, qui poussent avec exubérance dans son potager irrigué par l'eau de ce même puits. Elle en transporte à pleine voiture, elle en distribue — elle discute à la cuisine et combine des dîners d'une fastueuse fraîcheur. Toute chose mérite bien d'être faite, avec sérieux, bonheur, et raisonnement : maison, repos et livres. 

A l'heure brûlante, sous le porche, une voix murmurante lit la Bible en hébreu — se plaît à une difficulté —, passe au commentaire. On n'entend que la mer, au pied du grand escalier blanc : « Madame Domini » travaille. Cesse-t-elle jamais de travailler à Don Quichotte depuis 15 ans ? Cesse-t-elle jamais de vivre sa transformation depuis qu'elle a commencé de reconnaître l'œuvre prophétique ? « La Quichottisation d'une existence » sera un de ses livres à venir. On y verra comment les éléments d'une vie s'ordonnent autour d'un dessein unique, à quoi viennent s'accorder aussi, avec souplesse, avec rigueur, les événements inattendus.

L'auditeur se défend d'abord, devant Dominique Aubier, contre tant de clarté. Nous ne sommes pas accoutumés à vivre au sein des significations parlantes : il est déconcertant de découvrir un tel accord entre le monde soudain lisible et la volonté agissante. Pour chacun de nous, l'opacité va de soi. Mais elle parle. Elle raconte. Comment douter de son extraordinaire vérité ?  Les dimensions de Dominique Aubier ne sont peut-être pas tout à fait les nôtres : on le sent bien à la voir dès l'aube, sur sa terrasse du bout du monde, attentive à guetter le premier rayon de soleil. La plénitude de ses journées humilie nos emplois du temps encombrés. Bâtir, planter, apprendre à enseigner la loi, c'est ce qui fait une femme, il est vrai un peu exceptionnelle.

Les villageois de Carboneras n'en sont pas tant que nous déconcertés. Avec la respectueuse familiarité andalouse, n'importe qui vient voir « Madame Domini », pour la saluer de près, lui offrir un gâteau décoré, la corbeille de poissons, ou lui tendre seulement un petit enfant à embrasser. Avec la même simplicité, elle quitte sa Bible ou Cervantès pour emmener d'urgence, dans sa voiture, ceux qui en ont besoin.


Photo © Michèle Brabo

Les événements du village, commentés par Dominique Aubier, apparaissent liés au destin de l'humanité tout entière. Elle le dit, elle le montre. Il m'a semblé troublant de songer qu'en ce lieu du monde, justement, ont été perdues récemment certaines bombes (ndlr la bombe atomique américaine perdue par un avion de l'Otan, tombée à proximité, à Palomares). Pendant les recherches le petit peuple de Carboneras, comme à son ordinaire, philosophait en jouant aux dominos. « C'est la peur de notre temps que nous avons à vivre, disait-on. Autrefois, nous aurions eu peur de la peste ou de la famine. A chacun sa peur. »

Dominique Aubier sera dans quelques jours à Paris où elle accompagne son Quichotte prophète d'Israël, premier livre d'une série de commentaires sur le sens profond de l'œuvre la plus connue et la moins comprise qui soit. Elle retrouvera ici les rues et les souvenirs de son passé de romancière, venus en somme de sa préhistoire — avant la rencontre décisive de Don Quichotte, prophète, avant la découverte de Carboneras — quand elle n'était pas encore… « Madame Domini »…

lundi 22 février 2021

Le Mystère de Don Quichotte, par François Sonkin (paru dans l'Express)


Le Mystère de Don Quichotte
Article de François Sonkin,
paru dans l'Express du 31 janvier 1966

par Dominique Aubier
Ce livre a été réédité aux éditions Ivréa/Gallimard en 2013
 
 


 L'essai de Dominique Aubier constitue une tentative tout à fait originale de pénétration dans le mystère du Quichotte. Au début de son livre, elle feint de s'agacer de la mauvaise foi de Cervantès, qui tente d'amoindrir le lecteur par un prologue et en le désoccupant (« desocupado lector » : j'aurais préféré traduire le mot « desocupado » par disponible). C'est abasourdi par sa liberté toute neuve que le lecteur rencontre Don Quichotte et Sancho Panza, essayant de confronter leur idéal avec le monde. Mais Dominique Aubier ne se laisse pas prendre par ce stratagème ; elle veut nous démontrer que les aventures du Quichotte ne sont que les aventures vécues du Verbe.
Le chevalier vit ses lectures tout comme le prophète Ezéchiel prêche le peuple juif d'essayer de vivre selon la révélation de Moïse. Réinsérant le Quichotte dans l'Histoire, Dominique Aubier démontre, d'une façon parfois convaincante, que ces aventures, poir les initiés kabbalistes, ne sont que le moyen, dans l'Espagne de l'Inquisition, de faire survivre secrètement le Verbe parmi les Juifs persécutés.

Dulcinée
Les exemples ne manquent pas pour défendre cette thèse : Dulcinée n'est autre que la Shekka, femme du roi. (ndlr : Dominique Aubier écrit plutôt : La Schékina, fille du roi). La Mancha (la Tache en espagnol) qui doit être effacée appelle la pureté. Don Quichotte est le Juif errant. Sancho est l'homme à l'état brut qui reçoit la parole révélée par le prophète Quichotte. Le Talmud a été brûlé six fois, comme les livres de l'ingénieux Hidalgo. C'en est presque trop et nous doutons de cet occultisme. Mais cette méfiance ne dure pas et nous sommes bientôt séduits par la haute voltige des petits signaux.

Les petits signaux s'accumulent et on relit Don Quichotte à l'affût de révélations secrètes, de très menus symptômes. On devient soupçonneux à chaque ligne. Ainsi, la lettre Z sur laquelle bute Cervantès, dans Le Curieux malavisé, n'est autre que le Zohar, et le Zohar, c'est le livre de la Kabbale, le livre secret comme Don Quichotte est le livre inexplicable pour ceux qui n'ont pas reçu la lumière. Nous voilà devenus des cervantistes kabbalistes et cela, ma foi, n'est pas désagréable du tout. Le combat contre les moulins à vent contient une allégorie et même plusieurs, dont je vous laisse le plaisir de la découverte. Quant à l'Hidalgo, il lutte peut-être pour tenter de concilier les trois religions qui occupent l'Espagne à cette époque.
Don Quichotte, cette espèce de roman autobiographique dissimulé dont Georges Lukacs fait le type du roman démoniste (cf : La Théorie du roman, éd. Gonthier), n'est-il pas tout simplement la forme romancée et mystique du Zohar ?

Cette folie douloureuse
Les moulins à eau qui effraient tant Don Quichotte et Sancho nous ramènent à l'eau, symbole primordial pour les Juifs : Don Quichotte, en effet, ne les attaque pas. Enfin, pour achever de nous séduire et nous communiquer des dons de voyance, Dominique Aubier nous élucide les « acrobatiques appellations de ce fou ». Quixada, Quixana et Quixote. La lettre X est le pivot qui divise chacun de ces noms en deux partie. « Ote » signifiant le secret, « ana » les choses, et « Qui » et « Que » correspondant à « Ma » et « Mi », les deux grandes interrogations hébraïques. Don Quichotte n'est-il pas le roman de l'inquiétude ?

Dominique Aubier a-t-elle résolu le problème du Quichotte ? Ce n'est pas impossible. En tout cas, si elle ne persuade pas les « cervantistes » traditionnels, elle peut leur donner envie de devenir des kabbalistes ; cette situation de voyante extralucide n'a rien de désagréable. Mais que Don Quichotte soit ou non un prophète déguisé et Cervantès un kabbaliste de génie, ils retiennent la grande question, celle du sort de l'homme, alternante conversation de l'espoir entre Sancho, Don Quichotte et tous les autres ? Don Quichotte est un des grands livres qui permettent à l'homme d'échapper à sa condition.
Cette tentative d'explication rationnelle du Quichotte ne m'a pas modifié. J'ai relu les aventures de ce merveilleux homme avec les mêmes joies, les mêmes émotions qu'avant mon initiation, j'ai retrouvé intact le Don Quichotte de l'enfance et le Don Quichotte de l'adulte, j'ai retrouvé intact mon refuge dans cette folie douloureuse et étonnée, dans ce défi permanent, dans cette utopie inquiète. Don Quichotte reste pour moi le bon sens et l'envie de vivre révélés à la plus grande profondeur.

François Sonkin, 
pour L'Express
 
 
La suite de Don Quichotte prophète d'Israël :
 

 
 
 

lundi 15 février 2021

Message aux Lecteurs et Lectrices de Dominique Aubier…

Chers amis
lectrices, lecteurs et amis de la Connaissance,


Il dispose d'un blog avec trois thèmes : les lettres ouvertes de Dominique Aubier, la revue de presse et le courrier des lecteurs. 
Il permet d'interagir avec les publications en laissant des commentaires.
Nous mettrons régulièrement en ligne de nouvelles publications, des documents inédits sur l'œuvre de Dominique Aubier. 

Vous pouvez aussi donner votre avis sur chaque page des livres et des films.

Vous pouvez vous inscrire et laisser votre e-mail pour être informé des nouvelles publications. Cela restera confidentiel.

Bien sûr, des erreurs de lien ou des fautes d'orthographe peuvent persister… Nous tâcherons d'améliorer cela, avec votre aide.

Merci de votre fidélité et bon voyage dans le site…
 
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Le site a été conçu par M. Olivier Verger que vous connaissez car c'est le réalisateur des films de la série CinéCode…


mercredi 10 février 2021

Le secret de Don Quichotte. Par le prof. André Chouraqui

Le secret de Don Quichotte 
Par le prof. André Chouraqui
A propos du livre Don Quichotte prophète d'Israël, de Dominique Aubier


« Loin, loin, solitaire dans la plaine ouverte d'Espagne, la grand figure de Don Quichotte se projette comme un gigantesque point d'interrogation : il est sur son chemin comme l'un des gardiens du secret de l'Espagne… », écrit l'un des plus grands philosophes Espagnol, Ortega y Gasset.

Des milliers d'études ont été écrites afin d'arracher au point d'interrogation légendaire de son secret. Don Quichotte, l'hidalgo représentant l'Espagne s'est tu et n'a pas dévoilé son secret. On continue à lire le récit de ses aventures avec le sentiment que nous demeurons en-dehors, sans la possibilité de pénétrer jamais dans la plus profonde des chambres de ce palais verrouillé dont on a perdu la clé.

Dominique Aubier, femme de lettres, a recherché — et trouvé — la clé perdue. Elle est convaincue que les contemporains de Cervantès connaissaient cette clé.  « Ce récit est si clair qu'il n'y a aucune difficulté à le comprendre », avait dit Don Quichotte à propos de ses propres aventures.

Dominique Aubier a cherché à connaître le secret de Don Quichotte et nous informe que ce secret est mystique. Avec prudence et un courage audacieux, elle n'hésite pas à déclarer que Don Quichotte est un livre prophétique. 25 siècles après Ezéchiel et dans des conditions semblables — exil et menaces, lot du peuple choisi à l'époque de l'Inquisition — le célèbre chevalier se tient sur la route brillante d'Israël. Pendant des générations, les chrétiens avaient cru que Salomon Ibn Gabirol était un philosophe de leur religion et l'ont souvent affirmé jusqu'à ce que le savant français Salomon Munk (1803-1867) identifie le « fonce vitae » latin comme la traduction du livre d'Ibn Gabirol et prouve que le fameux Aviceron des chrétiens était juif.

 

Ainsi Dominique Aubier dévoile le secret de Don Quichotte comme une allégorie tragique des Juifs d'Espagne. Elle se base sur la littérature du livre célèbre afin d'arriver à des conclusions d'allusions, allusions ésotériques. Pour elle, don Quichotte symbolise le peuple juif et constitue une personnalité semblable à celle d'Ezéchiel. Dès lors que Cervantès, marrane et donc descendant d'une famille juive ne pouvait s'exprimer librement dans un pays livré à la férule de l'Inquisition, il aurait choisi de parler derrière le voile de l'allégorie : la bataille de Don Quichotte symbolise celle du peuple juif contre les ombres et l'idolâtrie de ce monde.

Dominique Aubier donne en exemple la lutte célèbre de Don Quichotte contre les moulins à vent comme une claire allusion à la lutte du judaïsme contre la théologie inquisitoriale, et de même Don Quichotte sort de ce combat blessé, battu, ainsi le peuple juif est-il battu, blessé en ce siècle de fer.

Dominique Aubier est née en 1922, dans le Sud de la France, à Cuers, en Provence, dans une famille chrétienne extrêmement modeste. Bénéficiant d'une bourse d'Etat, elle put faire ses études à Nice d'où elle rejoignit la Résistance, à Grenoble, pendant la Seconde Guerre Mondiale. Elle sait ce que « résister » veut dire. Tout en dévoilant l'histoire de Don Quichotte, elle nous trace le chemin de sa vie, car elle a appris l'hébreu et l'araméen afin de pouvoir lire le Zohar dans le texte et comparer sa méthodologie à celle de Don Quichotte. Dominique Aubier présente devant tout le peuple d'Israël — celui de la Gola (exil) comme celui d'Israël — une question centrale et décisive quant à notre résurgence nationale : allons-nous devenir un petit peuple bourgeois ne rêvant que de réussites matérielles, de réfrigérateurs et d'automobiles ? Ou bien renouvellerons-nous l'aventure juive dont la particularité est enregistrée dans l'Histoire de notre peuple depuis les temps bibliques, jusqu'à la résurrection de l'Etat d'Israël en 1948 ?

 

André Chouraqui



— Don Quichotte prophète d'Israël, éd. Robert Laffont, réédition 2013, Ivréa-Gallimard.

— Victoire pour Don Quichotte.



vendredi 5 février 2021

Don Quichotte et la Kabbale. Par André Billy, de l'Académie Goncourt

Don Quichotte et la Kabbale

Par André Billy, 
de l'Académie Goncourt
Article paru dans LE FIGARO 
du 16 mai 1966

Pour faire mesurer au lecteur la profondeur de mon ignorance en ce qui concerne Cervantès et Don Quichotte, je commencera par un aveu. Je m'étais toujours figuré que les moulins à vent, contre lesquels Quichotte fonce la lance au poing, représentaient des ennemis imaginaires. Partir en guerre contre des moulins à vent, je croyais que cela voulait dire s'en prendre à des menaces illusoires. Eh bien ! Il paraît que le sens du fameux épisode de Don Quichotte, ce n'est pas cela. Dominique Aubier, qui connaît le livre immortel comme sa poche, m'a appris que les moulins à vent symbolisent les puissances établies. Elle écrit, au premier chapitre de Don Quichotte prophète d'Israël : « Si sensé qu'il soit, le bon sens, quand il déconseille de lutter contre les moulins, ne pense pas aux moulins. Il pense aux puissances établies. Il ne faut pas lutter contre les puissances établies. Elles sont trop puissantes, ce en quoi le sens commun ne se trompe pas. En vertu de quel pacte accepte-t-il que les puisses établies soient symbolisées par des moulins ? » Dominique Aubier ne nous fournit pas de réponse à cette question. Il semble qu'il y ait pour elle un mystère des moulins à vent ; il lui néanmoins évident que ceux-ci représentent les pouvoirs, tous les pouvoirs. Elle a cherché confirmation de sa thèse dans les principaux commentateurs contemporains : Etienne Burnet, Hartzenbusch, Rodriguez Marin, Miguel de Unamuno, Salvador de Madariaga, Ortega y Gasset, David Rubio ; elle ne l'y a pas trouvée.

Son essai sur Don Quichotte est passionnant. Il n'est rien de moins que la démonstration d'une vérité jusqu'alors ignorée de tous les lecteurs de Don Quichotte, et qui n'a pas lu Don Quichotte, ce livre profane promu du consentement universel au rang de sacré ? La découverte de Dominique Aubier n'est donc rien de moins que sensationnelle : Don Quichotte a une clé et cette clé est — qui l'aurait cru ? — dans le Zohar.
Le manuscrit dont Cervantès dit avoir besoin pour continuer son récit, après l'épisode du Biscayen, est le manuscrit du Zohar, livre clandestin en ce temps-là. A la lumière de cette explication, toutes les obscurités de Don Quichotte se trouvent résolues. Désormais, nous pouvons lire Don Quichotte en clair.

Je donnerai en exemple de la façon dont Dominique Aubier conduit son exégèse des moulins. A l'état pur, le blé représente la connaissance principale telle que la Bible la communique. A l'état de pain, il symbolise la connaissance développée, telle que le Talmud l'enseigne. A l'état de gâteau, il suggère de concevoir un développement plus exquis de la connaissance à assimiler. Dans les trois cas, le blé est assimilable par l'esprit. Par rapport au blé, les moulins sont les instruments d'une première transformation : ils servent à réduire le blé en farine. La farine sert à la préparation du pain et des gâteaux etc.
Mais l'exégèse de Dominique Aubier ne porte pas seulement sur l'épisode des moulins. Elle s'applique aussi entre autres à celui du Manchois et du Biscayen, ce dernier étant supposé jésuite. La position théologique de Saint Ignace n'avait rien de secret au XVIè siècle, en Espagne mais, remarque Dominique Aubier, celle de Cervantès nous est inconnue. Entre le Biscayen jésuite et le Manchois chevalier, l'adversaire principal est absent. Mais Don Quichotte est peut-être une biographie mystique de Cervantès.

Dominique Aubier a publié, il y a deux ans, Deux Secrets pour une Espagne où elle nous révélait l'influence considérable qu'a eue le judaïsme sur la culture espagnole, influence d'autant plus profonde que l'Inquisition l'obligeait à se cacher. De cette influence, le livre récent de Dominique Aubier sur Don Quichotte nous apporte une démonstration étonnante dont le but est de nous apprendre à lire le livre de Cervantès. Mais elle seule pouvait le lire ainsi, car elle lui a consacré sa vie ; c'est pour le mieux comprendre qu'elle est allée s'établir dans un village d'Andalousie. C'est pour s'initier à la psychologie espagnole des campagnes, la plus raffinée qui soit, dit-elle. La civilisation moderne ne l'a pas encore gâtée et elle rejoint par sa subtilité celle des vieux talmudistes.

On me rendra peut-être cette justice que je n'ai jamais marqué une excessive sympathie d'esprit à l'ésotérisme. Pourquoi donc ai-je éprouvé le besoin de signaler à mes lecteurs le considérable essai de Dominique Aubier sur la part qu'eut la kabbale juive dans l'inspiration de Don Quichotte ? C'est d'abord parce que Don Quichotte prophète d'Israël m'a frappé par son imprévu et sa nouveauté. C'est aussi peut-être et surtout, à cause de vieux souvenirs que la Kabbale éveille en moi. Qu'on se rassure, même au temps de ma folle — si peu folle ! — jeunesse, je n'ai jamais été kabbaliste, mais un de mes meilleurs amis, mort il y a quelques années, l'était ou du moins, catholique libéral au demeurant, il s'intéressait à la Kabbale et tant qu'historien des idées et curieux de toutes les choses de l'esprit. Il a publié sur la kabbale deux énormes bouquins débordant d'une érudition fantastique, auxquels il avait consacré plus de dix ans de sa vie. Il s'appelait Paul Vulliaud et il était déjà l'auteur, en 1923, d'un essai sur La pensée ésotérique de Léonard de Vinci. Sans espoir, j'ai cherché dans La Kabbale juive, une mention, aussi fugitive fût-elle, de Cervantès et de Don Quichotte. Comme je m'y attendais, le cher Vulliaud ignorait que Cervantès eût été kabbaliste. C'était probablement, en matière de Kabbale, la seule chose chose qu'il ignorait. Je me suis contenté de relire, ces jours-ci, le chapitre des son livre relatif aux kabbalistes chrétiens. Vulliaud n'est pas éloigné de croire que Duns Scot et saint Thomas d'Aquin avaient été peu ou prou initiés au rabbinisme. Pour Pascal, il est plus affirmatif. On m'épargnera d'entrer dans les détails. Vulliaud consacre tout un chapitre au kabbalisme de Spinoza. Il y cite un article de L'Univers israélite de 1851 où le philosophe de l'Ethique est traité d'audacieux plagiaire et de charlatan, copiste du Zohar, renégat au rabbinisme et traître à la foi de ses ancêtres. Après Spinoza, c'est Leibniz et d'autres, moins célèbres, que Vulliaud soumet à son examen. Il est sévère pour les Hassidim auxquels, après les Tharaud et documenté comme eux par Moïse Twersky, j'ai consacré une suite romanesque et pour qui la kabbale n'était plus que le prétexte d'une vie idolâtrique, un ensemble de croyances superstitieuses abêtissantes. Vulliaud regrettait qu'aucun de nos éminents professeurs ne se fût consacré à l'étude du hassidisme. Le pauvre Twersky en avait été la victime.

Mais nous voilà bien loin de Dominique Aubier et de son passionnant Don Quichotte prophète d'Israël. J'en ai trop peu parlé, mais son analyse ne pourrait se faire sans une aridité que le journalisme quotidien exclut.

André Billy

samedi 30 janvier 2021

Don Quichotte, ou le bréviaire de la clandestinité.

A propos du livre de Dominique Aubier
Don Quichotte prophète d'Israël

Par Lewin Vidal

 

Don Quichotte ou le bréviaire de la clandestinité





Il faut beaucoup de courage pour oser renouveler de fond en comble l'interprétation classique d'un chef-d'œuvre universel comme le Quichotte de Cervantès. L'entreprise semblait si audacieuse et risquée que personne n'avait encore songé à la tenter. Sans doute également parce que l'on ne renouvelle pas la signification d'une œuvre sans rompre avec certains préjugés sans se libérer d'une certaine vénération conventionnelle qui dresse inconsciemment des barrières à l'investigation critique, en limite la portée ou la profondeur.

Peur de l'échec, restriction mentale, crainte du sacrilège, ont trop souvent paralysé la critique littéraire. Malgré les brillantes intuitions et commentaires d'Unamuno, d'Ortega y Gasset et de Madariaga, le sens de cette curieuse aventure picaresque, dans l'ordre de la pensée philosophique, restait obscur, étrange.

Salvador de Madariaga a essayé, à plusieurs reprises, de poser et de résoudre cette question fondamentale. Le titre de son essai, Guide du Lecteur du Quijote, suggère l'existence dans la pensée de Cervantès d'une idée directrice. Malheureusement, le sous-titre essai psychologique ramène inévitablement son investigation dans des limites étroites. La signification de l'ouvrage cervantin demeure voilée.

« Le Moyen-Âge, écrit-il, ignorait toute distinction entre l'esthétique, l'éthique et la philosophie… Il est difficile de se résigner à croire que l'impulsion première de cette splendide création fut une simple impulsion de critique éthique, peu importante d'ailleurs. Il est plus qu'évident que Don Quichotte fut créé par l'inspiration. »

 Et d'ajouter : « Vue de près, l'attitude de Cervantès nous apparaît comme un système complexe de motifs dont le moins important est celui qui figure ostensiblement dans l'intention expresse : la guerre aux livres de chevalerie. Ce motif n'est qu'un prétexte. Son œuvre est pleine d'observations, d'indications et d'explications. »

Là s'arrête la perspicacité de Madariaga, comme si le poids des conventions littéraires ou l'auréole de prestige de l'œuvre interposaient un voile entre l'écriture et son sens, entre l'apparence et la réalité. Comme ses prédécesseurs et successeurs espagnols, ce grand penseur se fourvoya dans les sentiers de la critique psychologique et esthétique.

Sous la plume d'Unamuno, le Quichotte trouve une autre dimension, celle de l'épopée chrétienne, l'aventure du Christ espagnol. Du chef-d'œuvre psychologique on passe au traité de théologie. Unamuno n'hésite pas à mettre en parallèle la théologie chrétienne et la « théologie quichottesque », l'œuvre de Cervantès et l'Epitre aux Galates. Puisqu'on ne saurait concevoir au XVIè siècle un chevalier sans couleur ni idéal, sans un message à livrer, pourquoi limiter l'enquête à l'environnement spirituel chrétien et ne pas situer l'œuvre dans la société espagnole de l'époque, si largement ouverte à d'autres modes de pensée et à d'autres traditions religieuses que la catholique ?

 

Intriguée par certaines parentés de forme et de fonds entre l'aventure spirituelle de l'hidalgo et les modes de la pensée juive, Dominique Aubier a consacré une dizaine d'années à l'étude du Quichotte. Elle livre aujourd'hui les premiers résultats de cette prodigieuse enquête parue sous le titre Don Quichotte prophète d'Israël. L'intitulé téméraire et provocateur de cet essai dépasse sans doute quelque peu les limites que l'auteure assigne à ses premières conclusions. Il ne s'agit pas d'une judaïsation arbitraire du Quichotte, mais d'une parenté bien étrange entre l'hidalgo et Israël. Pour certains, c'est déjà trop pour qu'on ne fasse autour de ce livre la grimace ou le silence.

Pourtant, l'auteure ne nous prend pas au dépourvu. Déjà, il y a deux ans, elle offrait une explication de l'hispanidad en deux volets : le mythe du taureau et l'influence de la culture sémitique dans la sensibilité et l'intelligence espagnole (voir Deux secret pour Une Espagne).

 On s'attendait à un troisième volet : son dernier ouvrage dépasse toutes les espérances. Si la découverte est fondée, elle est de taille. En voici l'essentiel, dépouillé de la richesse de l'argumentation et du foisonnement des preuves rapportées.

 


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Le 9 Ab de l'an 70, le roi Nabuchodonosor fit détruire le temple de Jérusalem. Un 9 Ab (31 juillet 1492), les juifs d'Espagne prennent le chemin de l'exil. De cruelles persécutions, puis l'institution du « Saint Office de l'Inquisition », précèdent ce décret d'expulsion (Décret d'Alhambra) qui devait, dans l'esprit de ses auteurs, apporter la « solution finale » de la question juive en Espagne.

Moins d'un siècle après l'instauration du Tribunal, un écrivain de 58 ans, auteur estimé sans être célèbre, publie la première partie d'un roman dit de « chevalerie », imitation et parodie d'un genre à la mode : Les aventures de l'ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche. L'ouvrage connaît d'emblée un succès fabuleux ; la première édition est tirée à 30 000 exemplaires, chiffre énorme pour l'époque, et rapidement traduit en plusieurs langues. Pourquoi ce succès exceptionnel ? Pourquoi Cervantès a-t-il marqué son roman du signe de la folie, pourquoi l'a-t-il émaillé d'incertitudes et de mystères ?

Dominique Aubier répond : « le Quichotte pourrait bien être un livre inspiré, écrit dans le but d'assurer la survivance du judaïsme espagnol arrivé au terme d'une histoire culturelle millénaire, brutalement interrompue par l'Inquisition et l'exil. La foi mosaïque, menacée de sombrer dans l'oubli, réclamait un nouveau prophète qui sût rassembler les trésors spirituels d'Israël en une somme capable de survivre au déchaînement de l'antisémitisme religieux. A Cervantès aurait été dévolue la mission de déposer cet héritage, destiné aux enfants d'Israël et aux nations, dans un ouvrage de forme romanesque mais qui serait en réalité une œuvre de foi. Ce stratagème devait sauver les trésors spirituels d'Israël jusqu'au jour du retour possible à la lumière. Cette ruse de l'Esprit persécuté serait à l'origine d'une des plus grandes méprises de l'histoire littéraire. Derrière de récit des prouesses et mésaventure d'un chevalier errant, sorte d' « illuminé », l'auteur a glissé un réseau de symboles, de références hébraïques, de rappels de la foi mosaïque, au total, un véritable enseignement moral et théologique clandestin. »

A ceux que l'exil ne peut libérer de l'apostasie, pour les « conversos » ou « marranes », ces « chrétiens judaïsants », suspects et honnis, dépouillés des livres sacrés, privés de signes et de rites, Cervantès offre un aide-mémoire de la Foi, un signe d'espoir. Conformément à la  tradition, la Synagogue refuse le combat par les armes et choisit l'exil sur place, maquillant et travestissant son message dans un ouvrage digne de figurer dans toutes les bibliothèques de l'époque, des plus romaines et apostoliques qui soient.

Dominique Aubier prend soin, à juste titre, de rappeler l'atmosphère morale et religieuse de l'époque. Lorsque Cervantès remit pied sur la terre d'Espagne en 1580, la querelle entre « conversos » et les « vieux chrétiens » suppure dans sa phase ouverte. C'est tout le peuple espagnol qui veut, par souci de sécurité, établir la pureté de son origine et la noblesse de son sang. Or le Quichotte ne vit précisément lui-même que pour une certaine idée de la pureté et de la noblesse. Mais laquelle ?

Les premières lignes du roman fournissent les premières indications à ce sujet. Cervantès y trace en quelques touches rapides et précises le portrait complet de l'hidalgo, tant physique que moral. Déjà apparaissent dans ces dix lignes d'ouverture une série de notations curieuses, de détails apparemment anodins ou simplement cocasses que l'auteur nous invite à ne pas négliger. L'ensemble du roman est également parsemé d'allusions énigmatiques. Pour en discerner le sens, une bonne méthode consiste à rechercher le fil conducteur qui pourrait les relier, l'idée directrice qui préside au découpage de l'action, justifie l'entrée en scène ou la disparition soudaine de certains acteurs. Il est utile aussi de noter certaines concordances assez évidentes pour susciter la recherche d'un intention cachée, l'établissement des rapprochements entre personnages et épisodes qui paraissent s'imposer d'eux-mêmes.

Parallèlement à cet inventaire des signes et des concordances, Dominique Aubier s'attache à cerner le portrait moral des personnages, à noter minutieusement leurs gestes et leur comportement, à décrire leur apparence physique et leur accoutrement. Ainsi scrutés dans leur totalité, certains acteurs prennent figure de symboles. Admettons l'hypothèse et voyons quelle est la méthode critique employée.

On peut regretter que l'auteure n'ait pas adopté une forme d'exposition qui mit en évidence et classa les preuves de sa thèse, par nature et selon les disciplines dont elles relèvent. Certes, un classement méthodique des preuves puisées aux différentes sources de la critique historique et littéraire eut renforcé la thèse. Adoptant l'aspect d'une thèse universitaire monumentale, savamment ordonnée, émaillée de multiples références et citations, qui ne manquent d'ailleurs pas à l'ouvrage, celui-ci eut peut-être gagné en pouvoir de conviction, mais eut perdu ce précieux et séduisant élan qui anime la pensée et le style de l'auteure, La primauté de l'analyse linguistique sur l'étude historique est certaine, sans traduire pour autant une négligence vis-à-vis de la vérité historique. Elle est rendue nécessaire, semble-t-il, par la dimension restreinte de l'ouvrage.

Cervantès n'a-t-il pas voulu, lui-même, suggérer cette voie pour l'interprétation de son œuvre ? « En traduisant, écrit-il, d'une langue à l'autre… on fait justement comme celui regarde au rebours les tapisseries de Flandres : encore que l'on en voit les figures, elles sont pourtant remplies de filets qui les obscurcissent… » La traduction du Quichotte serait-elle plus grave de conséquences que tout autre quant à la compréhension de l'œuvre ? « On ne saurait lire sans attention, note Dominique Aubier. L'attention consiste en matière de lecture à pénétrer le sens des mots jusqu'à la couche profonde de l'étymologie et du mystère de parler. C'est là le premier principe de l'art de lire. Le second tient à la mémoire : conserver les significations découvertes afin de les associer selon leur logique sans laisser s'égarer aucune des possibilités de raisonnement qui sont en elles. »

L'analyse linguistique est l'outil par excellence des recherches auxquelles se livre l'auteure. Le choix des mots espagnols qu'effectue Cervantès, leur combinaison, les jeux de mots qu'il commet comme pour exciter l'imagination conduisent à des rapprochements de sens, à des analogies conceptuelles entre l'idée apparente exprimée par l'hidalgo et certains thèmes connus de la pensée juive. La similitude entre certains thèmes ou expressions castillanes et certaines expressions hébraïques est en effet frappante. De plus, certaines expressions à double sens apparaissent de préférence lorsque l'hidalgo ou le narrateur expriment une idée exemplaire, un précepte ou lorsqu'ils insistent sur une particularité notable de leur récit.

« Cervantès, dit Dominique Aubier, émet comme en morse des messages sibyllins qui se font efficaces. La persistance des expéditions de signaux agit sur la conscience et l'alarme. L'étrangeté des signes la gêne et la réveille ». La critique classique, accablée par l'abondance des images floues et éblouie par le prestige de l'œuvre, versait facilement au compte de la fantaisie ou du fantastique les signes et les symboles obscurs.

Pour l'explication de ces symboles, Dominique Aubier fait appel à une technique originale : la science kabbalistique. 

« Celle-ci repose sur une phonétique du langage et des langues selon laquelle la langue sainte, l'hébreu, résonnerait dans la conque des langues profanes, où l'oreille exercée peut percevoir ses échos. La difficulté consiste à trouver les correspondances quand les langues que l'on veut rapprocher ne sont pas si voisines et appartiennent à des systèmes idiomatiques aussi dissemblables que l'hébreu de la castillane… C'était une tradition courante au Moyen-Âge de percevoir le son hébreu — pour qui le connaissait — présent dans les langues latines. Mais l'apparentement par le son ne prenait sa valeur que s'il reflétait parallèlement un apparentement aussi sensible dans le sens… »

La question est de savoir si Cervantès connaissait suffisamment l'hébreu pour l'introduire subtilement dans le texte espagnol, comme un fil d'or passé dans la trame du langage castillan. Le contraire n'est pas prouvé. Dominique Aubier est affirmative : « Un lecteur hébraïsant, rompu à l'usage de l'herméneutique, reconnaît aisément l'application à la langue espagnole des règles aggadiques, l'emploi des techniques bibliques dans n'importe quel texte lu attentivement : jeu de mots, allusions, métaphores appuyées sur des symboles canoniques, citations à fleur de texte, vocabulaire spécieux d'origine théologique, passages séparés que le sens voudrait réunir, noms phonétiquement audibles en hébreu, répétitions significatives, terminologie arrêtée dans son sens allégorique, mot employé pour un autre, selon une décision unique et fixe… »

L'auteure fournit de nombreux exemples, tirés du Quichotte, de cette technique kabbalistique du verbe, de ces combinaisons de lettres ou acrostiches, de permutations des lettres et des mots. La traduction du Quichotte fait évidemment disparaître irrémédiablement toutes ces pistes sémantiques. Ces prouesses de la forme, ces subtilités du langage cervantin seraient-elles au service d'une pensée ? Toutes ces analogies et apparentements de langage n'ont de sens qu'en vue de l'édification intellectuelle du lecteur. Traduire le Quichotte, entreprise périlleuse, équivaut à effacer les allusions significatives pour ne garder que le sens apparent. Dominique Aubier entend au contraire le restituer et nous faire découvrir par là-même le sens profond de l'œuvre. Elle nous invite à franchir, pour cela, plusieurs étapes dans l'intelligence du texte.

« Le Quichotte, écrit Dominique Aubier, est l'histoire d'un lecteur. La condition de l'Hidalgo n'est pas étrangère à la manière de lire qui fait l'objet du débat unique et primordial entre le héros et le monde. Comment lire, et que lire ? »

 

Comment lire le Quichotte ?

Par une analyse méthodique des termes cervantins, en recherchant successivement leur sens allusif, leur sens allégorique, puis leur sens philosophique, voire mystique. Dominique Aubier définit ainsi les trois étapes de la lecture véritable : la lecture littérale, qui a fait le succès de l'œuvre hors d'Espagne, la lecture analogique ou symbolique, et finalement la lecture secrète, fondée sur la connaissance de l'herméneutique, la seule qui puisse convenir à une œuvre prophétique (p. 47 à 76). On ne peut accepter à la légère, sans inquiétude, cette conclusion à laquelle nous amène l'auteure, comme ce pourrait être le cas d'une interprétation présentant le Quichotte comme un bréviaire de la foi catholique. Au contraire, cette thèse qui en fait le bréviaire de la clandestinité juive aux XVIè-XVIIè siècles, inquiète, scandalise et met en colère plus d'un exégète de la littérature espagnole du siècle d'or.

Bien sûr, tout n'est clair dans ce roman et toute novation dans la matière requière prudence et circonspection. Mais le droit à la recherche peut-il admettre des limites ? De quel argument user pour déclarer que la conjecture, si elle est conseillée, n'est pas libre d'être poursuivie dans telle direction et au-delà de telle limite ? Entre l'accord sans examen préalable des preuves et le refus catégorique, trop hâtif pour être fondé, je proposerai une troisième réponse provisoire mais qui ne ferme pas la porte aux recherches, au dialogue critique et courtois ; cette hypothèse est la suivante :

1. Dominique Aubier apporte un tel nombre de pièces à conviction qu'il n'est pas possible de les refouler en bloc. Elles doivent être versées au dossier.

2. L'interprétation des pièces et signes est une autre question. Ou bien l'on propose une explication valable, différente de celle de l'auteure, ou bien il nous faut retenir provisoirement cette dernière.

3. Dans ce cas, il est encore possible de retenir une explication commode bien qu'ambiguë de la thèse : Dominique Aubier n'aurait-elle pas appliqué involontairement à la lecture du Quichotte un schéma intellectuel, un cadre de pensée, une technique discursive qui lui sont devenus familiers et naturels ? Si cette forme de pensée, cette faculté de discerner, au-delà des signes apparents du langage, une autre réalité totalement étrangère au lecteur non initié lui a permis de révéler tant de concordances surprenantes, n'est-ce pas tout simplement parce que la technique talmudique, kabbalistique, à l'image des mathématiques, est un instrument d'analyse qui peut être utilisé aux fins les plus diverses, sans que pour autant l'objet analysé ait été construit sciemment selon un schéma talmudique ou mathématique ?

Il n'en reste pas moins que cette structure mathématique, par exemple, de l'œuvre d'art, qu'elle soit l'expression d'une volonté de construction ou celle d'un hasard génial, donne au message artistique une valeur accrue. Quoi qu'il en soit, une porte est désormais ouverte qu'aucun esprit curieux et objectif ne peut refermer sans un examen attentif des faits.

Cette thèse étant proprement révolutionnaire, nous sommes en droit d'être exigeants quant aux preuves. Aussi je demanderais, personnellement, à l'auteure, de compléter le dossier par l'exposé des faits historiques qui étayent le décryptage littéraire du roman cervantin. Dominique Aubier est sans doute en mesure de répondre aux questions des historiens en brossant en particulier l'histoire de Cervantès et de son époque, le tableau du contexte social et religieux dans lequel mûrit la pensée de l'auteur, en recensant ses rapports probables avec le monde judéo-chrétien de son époque*. C'est dire qu'au travers de cet ouvrage magistral l'enquête sur le sens véritable du Quichotte ne fait que commencer.

Tout était à faire ; Dominique Aubier a choisi, après des années de travail, de livrer ses découvertes sans ménagements ni détour à l'appréciation des lecteurs avides d'explications. Quel que soit le degré de créance que chacun lui accorde au départ, il n'est pas permis à un esprit curieux et honnête de négliger cette thèse révolutionnaire ou d'en rejeter les conclusions sans un examen approfondi.


Lewin Vidal

A propos de Don Quichotte prophète d'Israel

(édition Robert Laffont 1967, réédition 2013 éd. Ivréa-Gallimard)

 

* Dominique Aubier a répondu à cette demande, dans les cinq ouvrages exégétiques qu'elle a consacrés à Don Quichotte.