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vendredi 4 septembre 2026

Dominique Aubier, Servante de Don Quichotte, figure légendaire de Carboneras, Almeria, par Dominique Blumenstihl-Roth

Dominique Aubier, Servante de Don Quichotte

(figure légendaire de Carboneras, Almeria)
par Dominique Blumenstihl-Roth

1. Dominique Aubier et l'Espagne

Dominique Aubier allait souvent en Espagne, dès 1953, avec son mari, un médecin passionné de préhistoire, et elle-même du rite la corrida dont elle essayait de comprendre la mythologie et la structure archétypale. (Voir les livres « Séville en fête » (Fiesta in Sevilla), photographie de Brassaï, préface Henri de Montherlant).

Elle raconte, dans son livre « Don Quichotte le prodigieux secours… » comment elle a été « attrapée » par la mémoire de Don Quijote et qu'elle a commencé à travailler ce sujet suite à une accusation de plagiat.

En effet, elle a écrit un roman (« Vive ce qu'on raconte », éditions du Seuil, 1954) dans lequel elle interrompt la narration normale pour se mettre elle-même en scène à la recherche de la suite de son propre roman. Un libraire espagnol lui a dit qu'elle aurait plagié Cervantès, car dans Don Quichotte, au chapitre 9, tome I, Cervantès fait la même chose, il brise le récit et devient lui-même acteur de son livre dont il cherche la suite. Or à cette époque, Dominique Aubier n'avait pas lu Don Quichotte. Elle a donc acheté le livre pour savoir comment elle aurait pu plagier un livre qu'elle n'avait jamais lu. C'est ainsi qu'elle est entrée dans l'univers de Don Quichotte.

Cette passion a été soutenue par sa propre vie et elle a fait des découvertes.
Un jour, un libraire lui a offert le « Zohar » (XIIIe siècle) du kabbaliste espagnol Moïse de Leon (El Leo de Avilla) et ayant les deux livres sur la table, elle a compris l'analogie que la vie lui présentait. Les deux ouvrages sont liés. Dominique Aubier a mené une enquête de lecture comparée entre les deux livres et a procédé au décryptage de Don Quijote ou des dizaines de preuves s'accumulent attestant de la corrélation entre les deux œuvres. Cela a abouti à plusieurs ouvrages, une exégèse de Don Quichotet en plusieurs volumes dont le premier est très célèbre sous le titre « Don Quichotte prophète d'Israël » (éd.Laffont, éd. MLL, éd. Ivréa-Gallimard) (traduit en castillan sous le titre « Don Quijote profeta y cabalista »).

Au tout début de ses recherches, sa passion pour Don Quichotte a soulevé bien des problèmes, qu'elle raconte dans son livre posthume « Inédits 1. » qu'elle m'avait prié de ne publier qu'après son décès. Dans ses recherches sur Don Quichotte, elle a été soutenue par le cinéaste italien Roberto Rossellini pour qui elle avait travaillé à Rome sur un scénario. Elle y a publié le livre « Il seggreto de Pulcinella » sous le pseudonyme Andrea Mascara. Elle raconte l'aide que cet artiste lui a apporté dans son livre « Don Quichotte le prodigieux secours… » Lors de son séjour à Rome, elle était très proche de la scénariste Indienne Sonali Dasgupta Senroy, l'épouse de Rossellini. C'est pourquoi il y a des photos de Dominique Aubier en sari indien, à Carboneras…

2. Son intérêt pour la peinture abstraite
Le mari de Dominique Aubier, le docteur Guy Genon-Catalot, un étudiant qu'elle avait rencontré pendant la 2e guerre mondiale, était un amateur de peinture abstraite très averti, qui avait été formé dans sa jeunesse à la critique artistique par le Conservateur M. André Farcy.
Après la Guerre (ils étaient tous les deux Résistants à Grenoble) le jeune couple s'est installé à Paris. Lui comme médecin et elle comme militaire pendant un certain temps dans les services de renseignements DGR où elle a rencontré Edgar Morin (qui est venu plusieurs fois la voir plusieurs fois à Carboneras).
Le jeune médecin amateur de peintures a rapidement repéré les travaux de l'artiste Hans Hartung. Il était son médecin et soignait sa blessure de guerre alors qu'il habitait à Arcueil.
Le couple était très lié à Hans Hartung, et à son épouse l'artiste Anna Eva Bergman (dont on redécouvre enfin les extraordinaires créations). Dominique Aubier a consacré un beau livre qui explique la démarche spirituelle de Anna-Eva qui est restée trop longtemps à l'ombre de son célèbre mari.
Un heureux hasard (si le hasard existe) a voulu que leur couple s'installe rue Schoelcher à Paris, dans le même immeuble où habitait l'artiste Pierre Soulages qui est devenu le parrain de leur fille.
Des amitiés se sont nouées entre artistes, écrivains (Nicolas Guillen, Rafael Alberti, Tuñon de Lara, Montherlant, Paul Eluard,  André Malraux etc. ) des artistes lyriques (Ohana), peintres, sculpteurs. Toute une communauté d'artistes se rencontrait.

Concernant Tuñon de Lara : Dominique Aubier avait fait sa connaissance à la librairie espagnole rue de Seine à Paris. Il était en exil et cruellement démuni. Avec le directeur des éditions du Seuil, elle avait proposé de faire avec lui le livre « Espagne » qui a eu un grand succès international en diverses traductions et plusieurs rééditions.

3. Arrivée à Carboneras
Dominique Aubier est arrivée à Carboneras au cours d'un voyage de recherche qu'elle a fait avec la photographe Inge Morath (Agence Magnum) dont elle est restée l'amie pendant toute sa vie et l'éditeur Delpire, pour le livre « Guerre à la Tristesse ». Pablo Picasso en a fait la couverture.
Dominique Aubier connaissait bien Picasso qu'elle avait rencontré plusieurs fois car avant de le connaître, elle était surtout l'amie de son épouse Jacqueline.
Elle est allée le voir plusieurs fois dans ses ateliers et racontait des anecdotes très croustillantes à son sujet qui ne paraîtront jamais dans les livres d'art, car qui oserait toucher au « Maestro » ? Dans « Don Quijote le prodigieux secours… » elle raconte la conversation étonnante et métaphysique qu'elle a eue avec lui à propos de Don Quichotte.

Au tout début des année 1960, elle a décidé de s'installer à Carboneras où elle a acheté le vieux moulin dont elle a fait son habitation. Elle l'a entièrement réhabilité et c'est là qu'elle a écrit son grand livre : "Don Quichotte prophète d'Israël". 

Son ami Elie Wiesel écrit : « Admirable ! Son Don Quichotte est admirable ! » (cf Les Lettres Françaises du 27 novembre 1968).

Il n'y avait aucune route aménagée pour aller à Carboneras, à peine une piste qui longeait le précipice, pas de réseau d'eau…L'idée de Dominique Aubier, c'était de promouvoir le développement par l'activité artistique, en faisant venir des artistes, de fonder un centre de création en y associant la population, qui était très démunie.
La difficulté, c'était qu'à l'époque, sous le régime franquiste, en tant qu'étrangère, il fallait être prudente et rien ne pouvait s'organiser sans les autorités locales qui exerçaient une férule sur toute la population, encore largement illettrée… et surveillée.
Une de ses premières initiatives, ce fut de rechercher les sources d'eau et de faire des forages. Avec son associé Don Antonio Fernandez, elle a pu organiser le réseau de l'eau potable pour le village.
Il y a un grand article sur le sujet dans le journal "Le Figaro Littéraire" du 10 février 1966, signé Jean Chalon.

Pour obtenir les crédits, les travaux, la route, elle est allée à Madrid voir le ministre du tourisme. Elle le connaissait depuis des années, car elle l'avait rencontré en Italie lors d'un congrès sur la sémiologie, où elle devait parler de sa traduction de Bernal Diaz del Castillo. Elle y avait fait la connaissance de M. Fraga Iribarne qui, plus tard et sans qu'elle le sache, était devenu ministre. Il était venu la voir plusieurs fois à Carboneras à titre privé, il s'intéressait beaucoup à ses travaux sur Don Quichotte et la démarche œcuménique que soutenait Dominique Aubier

4. La Sociedad de Amigos de Carboneras
A l'origine, c'est une idée de Dominique Aubier avec Don Antonio Fernandez (il était le secrétaire de l'Ayuntamiento et aussi le banquier de Carboneras).
C'est lui qui gérait la société… à sa manière.
Dominique Aubier a réalisé les plans des maisons, et la société avait acheté les terrains. Ces maisons, construites dans le style local, donc en pierres, et bien adaptées aux conditions étaient destinées à des artistes que Dominique Aubier connaissait et faisait venir. Ces maisons sont facilement reconnaissables par leur style et leur charme. Hans Hartung est venu pendant plusieurs semaines, il adorait l'endroit, une maison était prévue pour lui, mais il a dû renoncer car souffrait toujours de sa blessure de guerre (une amputation de la jambe) dont il craignait les infections. Dominique Aubier lui a consacré un livre.

La Sociedad recherchait de nouveaux capitaux pour de nouveaux projets (création d'un centre artistique, école, séminaires, congrès etc). De nouveaux investisseurs sont arrivés… très alléchés par les opportunités immobilières. Ils ont construit tout autre chose. Dominique Aubier s'est alors retirée du projet car il s'éloignait trop de l'idée originelle. La Sociedad est ensuite devenue une affaire ordinaire d'investissement immobilier construisant des maisons quelconques auxquelles Dominique Aubier n'est pas associée.

Il existe d'une part la légende dorée de cette Sociedad où tout le monde est gentil et merveilleux, tout le monde est « ami ». Il y a aussi une vérité moins reluisante, où certains ont vraiment cherché à détruire le projet initial qui reposait sur une certaine éthique, et qui en ont fait une affaire d'argent sans aucun relief artistique ou spirituel. Il faut être clair : les autorités locales ont clairement opté pour le projet industriel (construction, sur la plage d'une centrale thermique, d'une immense cimenterie à ciel ouvert) tout en continuant d'entretenir (et de vendre aux touristes) le rêve du « village d'artiste » — qu'elles ont détruit et dont elles caressent la nostalgie. Mais dans la maison de Dominique Aubier, il se passait des choses extraordinaires. Tout un cénacle de chercheurs, d'érudits, venait voir l'écrivaine qui donnait de nombreuses conférences portant sur les secrets de l'Alphabet hébreu et le codage kabbalistique de Don Quichotte. Une grande effervescence intellectuelle se dégageait autour de ses travaux soutenus par des chercheurs de haut niveau, comme le professeur Maese Gonzalo, expert de l'hébreu de l'Université de Grenade, ou encore André Chouraqui, le célèbre traducteur de la Bible qui venait s'instruire sur place des techniques kabbalistiques de décryptage des textes.

5. Rendez-vous avec Carlos Castaneda
Dominique Aubier est restée à Carboneras jusqu'en 1992 consacrant son énergie pour son livre magistral « La Face cachée du Cerveau ». Ce livre présente le code des archétypes qui fondent les rites et religions du monde. Elle y a aussi organisé, en 1986, sous le pseudonyme Aimel Helle, la rencontre entre la journaliste Véronique Skawinska et le fameux anthropologue Carlos Castaneda dont les ouvrages furent édités à des millions d'exemplaires (voir le livre Rendez-vous sorcier avec Carlos Castaneda, édition Denoel-Gallimard). Un livre essentiel pour comprendre la pensée de l'Amérindien Yaqui, Juan Matus, qui fut le maître initiateur de Castaneda.

Elle a ensuite quitté l'Espagne : " Vous comprenez, l'énergie de Don Quichotte doit traverser les Pyrénées, comme Don Gayferos et Melisandra dans le roman de Cervantes, car la France a grand besoin de l'énergie vitale de Don Quichotte… "
 

6. Dominique Aubier, une dangereuse trafiquante d'armes
Un jour, la Guardia civil a débarqué chez Dominique Aubier.  Toutes les routes d'accès au village étaient fermées, l'entrée de la maison a été bloquée et deux gardes armés de mitraillettes surveillaient.

Un colonel s'est présenté, c'était Manuel Gutiérrez Mellado, le gendre de Carlos Saura. Il a expliqué à Dominique Aubier qu'il y avait une grave accusation contre elle : une dénonciation par lettre anonyme comme quoi elle organiserait secrètement un trafic d'armes. Des armes en provenance d'Italie ou de Roumanie seraient débarquées clandestinement pendant la nuit sur la plage (par sous-marin !), et comme sa maison est juste en face, ces armes seraient entreposées chez elle et récupérées par des communistes clandestins qui prépareraient des actions subversives. Une accusation loufoque… qui a été prise très au sérieux par le Pouvoir !

La rencontre a été très courtoise, et finalement Dominique Aubier a avoué. « Oui, je fais du trafic d'armes. Je prends les armes de Don Quijote et, comme lui, je les nettoie. Ensuite, je les emporte avec moi pour les introduire en France pour y faire l'exégèse du texte de Cervantès. Voilà le vrai trafic d'armes que je fais. C'est en effet très dangereux car la pensée de don Quichotte peut soulever une révolution spirituelle. » Le colonel a parfaitement compris le sens de ces aveux et a souhaité bonne continuation à ce noble projet.

Elie Wiesel, prix Nobel, avait bien raison de dire que le livre de Dominique Aubier sur Don Quichotte est admirable ! 

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Dominique Aubier a laissé de beaux souvenirs à Carboneras et beaucoup de gens l'aimaient, surtout les gens modestes et simples. Les Gitans l'adoraient, les hommes comme les femmes. Les paysans aussi, au Llano de Don Antonio, ou Al Argamason.

Il reste une légende… Une vraie, une fausse… des gens qui racontent, qui croient savoir…

La vraie histoire se trouve dans ses livres, et il en reste quelques uns qui seront édités prochainement.
L'un d'eux s'intitule « La quichottisation d'une existence ».

 

Tous les livres et films de Dominique Aubier sont disponibles ici