mercredi 26 août 2026

Dominique Aubier, une vaste quête œcuménique. Par Christian Rudel, journal La Croix

Journal La Croix, 25 janvier 1969

Avec « Le cas juif » Dominique Aubier entreprend une vaste quête œcuménique, par Christian Rudel.

  

Retranscription intégrale de l'article :


Ce n’est pas, malgré son titre, un livre d’actualité politique que Dominique Aubier nous donne avec Le cas juif — encore que, par un assez bref détour on puisse retrouver cette actualité (1).

Il y a une Dominique Aubier romancière, mais, surtout, une Dominique Aubier spécialiste des problèmes et du mystère espagnols : Deux secrets pour une Espagne, Don Quichotte, diverses traductions, des albums de photos sont là pour le prouver. Qu’elle s’attaque maintenant au « cas juif » peut surprendre, encore que dès les Deux secrets, on pouvait prévoir le cours de ses travaux ultérieurs.

Mais écoutons-la plutôt nous exposer son cheminement :

« Je n’ai pas délibérément choisi de m’intéresser au judaïsme. Toutes mes recherches répondent à un égoïsme profond, celui de vouloir comprendre quelque chose à quelque chose. C’est chez moi une nécessité absolue. On m’avait dit à l’école que la culture française est universaliste, ouverte à toutes les formes d’intérêt qui existent dans le monde, et j’y ai cru. Puis on m’a dit que la culture française apprend à regarder l’histoire du monde, les phénomènes généraux de l’humanité, à les aimer et à les intégrer. À l’Université, je me suis rendu compte qu’en effet notre culture a un effort d’intégration systématique de la pensée des autres, et que c’était là sa grandeur — la grandeur même. »

Le siècle d’or espagnol

« De là j’ai été amenée à m’intéresser à des points qui semblaient être étrangers à ma culture qui étaient en fait des points où ma culture ne me satisfaisait pas de manière totale. Tel a été le cas de l’Espagne.

Et par exemple, la corrida. Pourquoi la sensibilité française est-elle contre ? J’ai écrit des livres pour la rendre préhensible à la raison, non à la sensibilité.
Chemin faisant, j’ai trouvé la culture espagnole. Et Don Quichotte. C’était comme la corrida : largement connu et manifestement ignoré.

La corrida m’avait introduite à la sémantique espagnole ; c’est ainsi qu’en disant Don Quichotte j’ai pu découvrir des choses que nous ne connaissions pas encore.
C’est alors que j’ai rencontré le problème judéo-espagnol à peu près inconnu lui aussi. Si vous voulez, je dirais maintenant que le thème taurin et le thème biblique sont les deux plateaux de la balance espagnole. »

Mais, manifestement, c’est la période judéo-chrétienne de l’Histoire espagnole qui passionne Dominique Aubier. Pour une raison fort simple : « Une grande partie de la culture espagnole, celle qui me culmine dans le Siècle d’Or, dit-elle, est un pré-œcuménisme, c’est-à-dire qu’elle a une préoccupation majeure : unir des croyances, des accès à la connaissance de Dieu aussi différents que ceux des juifs, des catholiques et même des musulmans. Or, nous sommes nous-mêmes en période d’œcuménisme. Est-ce que, par hasard, nous n’aurions rien à apprendre de cette époque ? »

Certes, l’effort espagnol n’a pas abouti : il était en avance sur son époque, tout simplement, mais il n’est pas perdu. L’esprit qui l’anima, la forme supérieure de la rationalité européenne qu’il incarna, on doit les retrouver et les utiliser pour la recherche actuelle d’un langage commun à tous les hommes et à toutes les expériences des hommes, pour la recherche de l’œcuménisme : telle est l’intuition de Dominique Aubier qui, dès lors, demande tout simplement au public qui l'a accompagnée dans son cheminement « la permission d’interroger le cas juif » considéré comme le ferment de l’aventure espagnole d’autrefois. « Ce n’est pas étonnant, dit l’auteur, car les Juifs disposent d’une meilleure langue que nous pour appréhender le réel — et que tout est problème de langage. Nous, pour mieux saisir le réel, nous avons inventé les mathématiques qui sont devenues une sorte de langue universelle. Or, il est assez curieux de constater que les grands mathématiciens se tournent souvent vers l’hébreu, où ils retrouvent les mêmes mécanismes de pensée. »
Et d’ajouter, revenant à l’œuvre entreprise : « Dans la construction de l’œcuménisme, d’une grande pensée unitaire, il nous faut donc intégrer l’hébreu, tout comme la Renaissance, pour son humanisme, avait intégré le grec. »
Mais elle ne se fait pas d’illusions sur l’immensité de l’entreprise. « Il est très difficile de s’ouvrir à une autre pensée », dit-elle avant de tirer une conclusion personnelle : « Pour moi, ça signifie, si le public est intéressé, beaucoup de livres : j’en prévois au moins six… »
Dès lors, il vaut mieux se mettre au travail sans tarder. Ce premier livre, Le Cas juif, étudie plus spécialement la spécificité israélite, encadrée par les cinq paramètres du Verbe, du peuple, du pays, de la langue et du temps.
Par là, nous rejoignons Israël aujourd’hui, mais auparavant, que de choses découvertes qui laissent entrevoir ce que promet Dominique Aubier dans sa vaste explication !
 

Christian RUDEL

(1) Le Cas juif. Éditions du Mont-Blanc, Genève. 278 pages.

 L'ouvrage a été réédité. Disponible ici.


 


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