par Dominique Aubier
Dès le mouvement de 1968, Dominique Aubier diagnostiquait l'indigence de notre culture, incapable d'offrir à la jeune génération ce qu'elle demandait. "Brake the machine" : c'est un appel à la Connaissance, appel au forces du cœur, appel à la vérité.
D.B.R.
1. Les jeunes se révoltent
Ils se plaignent de mortification. L'usure psychique, intellectuelle et morale des sociétés contenant la civilisation occidentale impatiente en eux une vitalité qui se devine une tout autre destination.
Il n'importe guère que leur réprobation prenne telle ou telle forme, plus ou moins politique, plus ou moins pliée aux idées qui traversent encore l'espoir formalisé […].
La jeunesse apporte avec elle l'élan neuf de la vie. On ne trompe pas un esprit fraîchement lancé dans l'évolution. Il a l'intuition de ce qui doit être. Cette jeunesse sait ce qu'elle cherche, si elle ignore ce qu'elle veut. Elle cherche ce qui lui manque. Et ce qui manque, c'est d'abord le succès de la vie dans la génération de ses parents et de ses maîtres. Ce triomphe, s'il existait, se verrait.
2. La conquête intérieure rayonne
Quand elle est manifeste, la jeunesse s'en approche et s'en nourrit. Que les rapports avec les générations qui précèdent viennent à manquer, et le désarroi s'installe. Rien n'est plus malheureux qu'une adolescence qui ne trouve pas ses appuis légitimes sur la maturité qui la devance.
[…] La panique fait rêver d'un monde illusoirement adapté au malaise qu'ils ressentent — et qui ne sera pas celui dont ils voudront plus tard, à l'âge de la volonté. Ce moment unique de la décision viendra. Il couronnera le développement cérébral plus ou moins abouti que leur génération saura obtenir d'elle- même. Alors leur pensée libre autant que peut l'être pensée humaine proposera à son tour son dogme et sa doctrine, dont la fatalité ou l'empire s'exercera avec plus ou moins de bonheur sur leurs jeunes enfants. Par là, l'erreur se transmet tout comme la sagesse. Les fautes des parents s'étendent sur leur descendance. Jusqu'à la quatrième génération, assure la Bible.
Spasme universel ressenti au niveau des jeunes substances mentales, les étudiants se révoltent de ne pas trouver la culture pour laquelle ils sont nés. Les anges sont en place, mais la paix ne se pose pas sur eux. Le sabbat ne vient pas. Or, la structure l'exige et les temps déjà sont révolus. L'agent évolutif accumule ses potentiels d'énergie contre une porte qui ne s'ouvre pas. Les coups de bélier de la vie la forceront. Ils seront d'autant plus violents que la résistance se fera plus grande. Retardée, la déflagration n'en sera que plus ruineuse.
3. Les énergies évolutives travaillent
[…] avec vigueur leurs cerveaux. D'une part, ils s'insèrent après nous dans la poussée émanatoire du verbe. D'autre part, ils intègrent avant nous l'avancée nouvelle de l'esprit. D'une certaine manière, ils sont plus « âgés ». D'une autre, ils sont les plus jeunes. Dans la voie descendante des millénaires, ils apportent un état cérébral vieilli d'une génération. Mais par rapport à la durée d'un être, ils sont au commencement de leur processus, là où nous sommes à la fin du nôtre.
La vie cérébrale s'exerce à vingt ans dans les couches III. Mais la vie psychique générale obéit aux impulsions du cortex segmentaire. Un appel venu d'en haut trouble les générations montantes, avec d'autant plus de raffinement dans le tourment que, dans la circonstance psychique et intellectuelle que leur remet la génération de leurs pères, leurs esprits nécessairement tournés vers le progrès, ne trouvent pas l'aliment convenable. Ils le demandent avec d'autant plus d'âcreté que la nature en eux les incite à croire qu'il existe. Sous cet aiguillon, poussés aveuglément, ils frappent dans le vide que leur ont légué les parents, pour l'agrandir à l'image de leur rêve; mais celui-ci est également vide. L'énergie s'irrite de sentir l'absence du matériau dont celle-ci aurait besoin, de toute urgence. Et fidèles à la chute amorcée par leurs prédécesseurs, ils convertissent en délectation de l'échec, leur force étonnée d'être informe, inquiète de ne pas trouver la forme à quoi la vie la destine et pour laquelle elle se sent préparée.
Ils trouvent dans la violence pure la solution immédiate qui, du moins, rééquilibre en eux l'instinct évolutif. Inhabiles à créer le monde nouveau dont ils rêvent dans l'angoisse, n'ayant ni la vigueur intellectuelle pour le susciter, ni la connaissance propre à leur permettre de le concevoir, la culture qu'ils ont reçue faisant précisément l'objet de leur contestation, ils demandent à la colère de soulager les pressions accumulées en eux d'esprit émané tournant à vide.
4. La culture mérite d'être contestée
Depuis si longtemps, elle endort les puissances de l'esprit. Si la culture servait l'espoir de la jeunesse, celle-ci ne s'en séparerait pas. Mais nous avons préféré les diplômes, les charges, les fonctions à l'élan créateur de la pensée. Il y a plus d'un demi-siècle déjà que la Sorbonne freine la libre activité de l'esprit, au lieu de l'exciter. Elle a peur des idées et proscrit l'innovation préférant avec une médiocrité de fonctionnaires, le système des fiches, des références, de la preuve par documents déjà classés, méchamment soupçonneuse à l'égard de ce qui trouble l'engrangement ordonné et hiérarchisé de ses réserves. L'ombre tatillonne de sa méthode plane sur la vie intellectuelle du pays constituant une censure dont nul ne s’effraie puisqu'elle émane de là. L'esprit n'habite plus la Sorbonne. La Sorbonne cesse d'être le Temple de l'Esprit. Les étudiants n'ont pas violé un sanctuaire. « Le lupanar de l'insurrection » n'a aucunement profané un lieu sacré. La bacchanale des étudiants a piétiné les restes d'un antique autel que le même type de rébellion avait élevé au Moyen Âge. Mais les temps sont changés. La force chercheuse de l'esprit n'électrise plus ce corps vieilli. Passe-t-elle prioritairement par la France ?
La « Fille Aînée de l'Église » est-elle encore la fille chérie de l'humanisme ? Nous savons bien que la conduite spirituelle d'une nation n'importe guère. Aucun pays ne détient en propre le secret de l'universel. La vérité se donne maintenant à tous — à qui la prend. Il suffit de l'attirer comme avec un paratonnerre la foudre. Elle se précipite là où la condense un effort, un appel. Paris nous a si longtemps semblé la fulminante capitale des pensées naissantes ! Faudra-t-il la classer parmi les hauts lieux désaffectés ?
La réforme universitaire, dit-on, va tout changer. Mais l'Administration et le gouvernement ne sont pas les agents indiqués pour réaliser la mutation qui s'impose. Quel décret, fût-il contresigné cent fois par de hauts personnages, quel effet de magie politique pourrait instaurer une métamorphose du savoir et de la connaissance ? Elle dépend des cerveaux responsables, capables de la réaliser. Où sont ces grosses têtes ?
5. La jeunesse s'impatiente
Nul n'a prévu qu'elle ne s'accommoderait pas des idées vieillissantes que l'on croyait si bonnement universelles. Ni l'enseignement, avec ses routines célèbres, ni la politique, avec ses promesses dépassées, ni la culture avec ses censures invisibles et sa perversion commerciale, n'ont donné de satisfaction à l'appel de l'esprit dans la génération montante. Leur rébellion a indigné et surpris. Elle éclatait comme en dehors des normes. La belle stupéfaction que voilà ! La déchéance — je ne dis pas la décadence — s'organise avec soin au sein d'une société aveugle, affairée à sauver ses aises et son confort, exerçant le mépris systématique des valeurs qui recréent l'esprit, qui enthousiasment les énergies.
On ne tue pas les hauts espoirs d'une culture sans massacrer en bas l'espérance d'une jeunesse. Elle est amorphe, disait-on, paralysée dans le plaisir. Comme si la jeunesse savait vivre !
6. La jeunesse est parfaitement habilitée
à reconnaître son adhésion ou son hostilité aux mœurs qui lui arrivent par les parents et par les maîtres. Toute façonnée qu'elle soit par ces coutumes, elle en vérifie l'efficacité avec d'autant plus de précision que l'esprit en eux est plus évolué. Partant, plus exigeant. Cette frange d'avancement évolutif, don de la vie, tous les vingt ans l'arbore comme sceptre. L'impatience impérieuse de l'imposer fait crise et drame si elle ne rencontre pas dans l'organisation morale et matérielle de la société des occasions de se fourbir selon l'utilité qu'elle se sent.
La plus grave défaillance d'une civilisation réside certainement dans son impuissance à s'offrir aux coups de la jeunesse. Quand elle n'a pas prévu de les recevoir pour s'en exalter, elle meurt d'en être frappée. L'esprit, dans la jeunesse, est doublement revigoré. D'une part, il s'y trouve distribué plus généreusement par la main élargie du Temps. D'autre part, il circule dans ses premières épaisseurs sans fatigue ni déperdition d'énergie.
Jamais la vie ne s'élance plus fort qu'à la naissance. Les années de croissance et de l'adolescence correspondent à son extension en force. Le premier jaillissement de l'énergie cherchant un matériau d'utilisation qui ne soit pas seulement le développement biologique se réalise à vingt ans. C'est l'âge de passer frontière : des couches faibles aux couches fortes du cerveau. Celui qui n'apporte pas alors une masse radioactive d'illusions ne dépassera jamais le niveau préalablement atteint par la vie. Cette charge irradiante de rêves à réaliser est le moteur de toute une existence. Une société qui ne se prête pas à l'incorporer, à l'assimiler, risque de retourner un jour cette force dressée contre elle, avec d'autant plus de rigueur et de justice, qu'elle est la seule accusée, l'unique responsable.
Quel art, quelle littérature, quelle philosophie capte l'admirable renouveau de leurs énergies mentales ? La peinture, dernier bastion de la spéculation, fait rire. La littérature exploite formellement la situation baroque où elle se voit, avec son importance et son incapacité d'exprimer plus que l'idée esthétique qu'elle se fait d'elle-même. La philosophie meurt faute de vraie pensée. Elle s'exaspère en fouilles prolongées de ses nombreux systèmes. […]
6. Comment supporter l'inefficacité d'une culture à comprendre la vie ?[…]
Quel exemple a été donné ? Quelle image exaltante ? Quelle morale, quelle conduite, quel respect de ce qui est grand, quel sens des valeurs véritables, quand les célébrations quotidiennes visent avec éclat le crime, l'érotisme, l'égoïsme, la lâcheté et l'abandon ? Quelle psychologie collective s'est prêtée à l'appel pressant de l'esprit ? La désertion s'est opérée sur le champ même des sentiments : l'amour des parents pour leurs enfants, le respect du père pour la mère, la vénération des jeunes pour les vieillards. L'âge est méprisé. Le père détruit la mère. L'enfant fuit le cercle de famille où il ne trouve pas l'appui moral qu'il cherche. L'amitié n'est que convenance. L'art lui- même n'a plus besoin du cœur. Il sert l'arrivisme le plus pernicieux : celui de l'argent. Quel sens de la vie dans l'expérience quotidienne ? La lutte se concentre dans les bas quartiers de l'intérêt, la défense du job, la multiplication amère des besoins, comme si plus de voitures, plus de machines, ne pouvaient jamais combler un idéal humain. Les jeunes se servent depuis longtemps de l'automobile. Ils connaissent la machine à laver et le frigorifique. Le geste du téléphone est un réflexe. La vigilance de l'esprit en eux a depuis longtemps dédaigné le bazar de nos foires-expositions.
7. Quand la culture s'affaisse, la vie déchoit
Vous n'avez pas aimé les hauteurs de la pensée. Vous avez voulu que règnent les servantes : la grande conciergerie de la Presse, la pulvérisation des records d'édition par le plus vulgaire, l'appréciation quantitative, le rejet inopportun de la qualité, si peu propice au commerce, quasiment antidémocratique! Sans remords ni honte, vous avez dressé le spectacle permanent de vos cynismes. Vous avez bradé, à bas prix, vos fascinations méchamment retournées sur de petits vices. L'amour à l'encan, la liberté sur les planches, le meurtre au laboratoire, la dissolution à l'analyse, la dolce vita comme exploit supérieur de la pensée !
8. Vous avez navré l'âme de la jeunesse
Et la même jeunesse s'insurge avec la violence dont vous lui avez donné le droit. La société l'a plongée dans la pire désolation : celle de ne pas pouvoir espérer. Oui, révolte culturelle. Le mot n'est pas faux.
Oui, insurrection de l'esprit
[…] Inaugurer une connaissance capable de faire comprendre nos échecs et leur révolte […]. Laisser les rêveries de la raison qui fabriquent des monstres.
On ne réadapte pas une civilisation à sa propre évolution sans un véritable effort de pensée. Eh bien, commencez par aimer la pensée et non ses tics. Défendez l'intelligence […]
Dominique Aubier, 1969
Extrait du livre : De l'urgence du Sabbat
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